Les risques d’une paupérisation durable
Le conflit armé qui secoue le Sahel depuis plus d’une décennie a occasionné d’importantes conséquences dans la vie socioéconomique des communautés de cette partie du continent. Un des secteurs le plus impacté par cette crise est le secteur agricole, pourvoyeur d’emplois et source d’alimentation de millions de ménages sahéliens. En entrainant une mobilité forcée, poussant des millions de producteurs agricoles à fuir leur domicile et leurs terres, la guerre a ouvert la voie à des fragilités nombreuses dont les conséquences se ressentiront pendant les années à venir
Au Sahel, le secteur agricole emploie environ 80% de la population. Les populations sahéliennes sont rurales à près de 70% et vivent essentiellement d’agriculture, d’élevage et de pêche. Dans de nombreuses zones du Sahel, l’agriculture est avant tout constituée d’exploitations familiales caractérisées par de petites superficies. La production qui en est issue couvre, au meilleur des cas, les besoins du ménage jusqu’à la prochaine campagne agricole. Cette fragilité fait qu’une campagne qui s’annonce mal peut déboucher sur de sévères crises alimentaires. Le Niger en a connu en 2010, 2015 pour ne citer que les plus récentes. On peut donc imaginer les conséquences de la crise sécuritaire qui sévit depuis une décennie environ au Niger, au Mali et au Burkina.
Au Niger la crise affecte la quasi-totalité de la région de Tillabéry. A l’Est, presque toute la partie nigérienne du bassin du Lac Tchad est concernée. Dans d’autres régions (Tahoua, Maradi, Dosso) la crise est plus circonscrite. Mais dans tous les espaces concernés, l’impact sur le secteur agricole, notamment l’exploitation des champs et l’élevage est très important.
Mobilité forcée et vol de bétail
Les violences et autres formes d’insécurité liées au conflit ont contraint de nombreux producteurs agricoles à abandonner leurs terres pour se réfugier ailleurs. Dans la région de Diffa on estime les déplacés internes à plus de 175 000 individus en fin décembre 2025. Une bonne partie de ces PDI proviennent de localités installées dans le bassin du Lac Tchad et des villages qui jonchent la Komadougou yobé. Il s’agit pour l’essentiel d’exploitants de champs, de pêcheurs mais aussi d’éleveurs. A Tillabéry, les PDI sont estimés à 150 000 individus. Ces hommes et femmes, forcés de quitter leurs terres sont devenus des personnes assistées ne pouvant plus exercer leurs métiers sur les terres d’accueil. Si les populations ont abandonné la production agricole du fait du conflit, il est aussi arrivé que certaines activités agricoles fassent l’objet de restriction voire d’interdiction par les pouvoirs publics. Dans la région de Diffa, la pêche était interdite entre 2015 et 2019 ainsi que la culture locale du poivron, les autorités craignant que ses retombées profitent au groupe Boko Haram présent dans le bassin du Lac Tchad. Ces deux activités pouvaient générer environ 28 milliards FCFA l’année selon Oxfam.
Les éleveurs ont également payé un lourd tribut à ce conflit. En effet, dans les trois pays sahéliens, le déplacement des troupeaux est devenu quasi-impossible face à la violence. Les axes de transhumance ont dû être abandonnés. Mais au Niger comme dans les autres pays membres de l’AES, les groupes armés non étatiques se sont illustrés par des vols de bétail privant les éleveurs de leurs troupeaux. La menace était d’autant plus sérieuse que dans certains cas les éleveurs ont été amenés à brader le restant des troupeaux. De nombreux éleveurs des communes de l’Anzourou ou Dessa dans le département de Tillabéry ont été contraints de faire ce choix. Au cours de l’année 2024, pas moins de 600 têtes de bétail ont été volées dans un petit village à côté de Ouallam rapporte le site adf-magazine . Selon la même source, au Burkina Faso, le groupe Ansarul Islam pouvait gagner 25 à 30 millions FCFA chaque mois du fait du vol de bétail. La FAO estime à pas moins de 8 millions de têtes de bétail la perte enregistrée dans ce pays depuis 2017. En effet, de par leur valeur marchande, les troupeaux sont devenus de précieuses sources de revenus pour les GANEs.
Risques de pénurie alimentaire
Le conflit, en se propageant sur de vastes territoires allant du Nord-Mali jusqu’aux confins du parc W à la frontière du Bénin, a déstabilisé les axes de ravitaillements en vivres des marchés locaux. Ce qui renchérit les vivres et oblige les paysans désormais ravitaillés sur les marchés à débourser plus cher. En plus pour les éleveurs, le prix du bétail a été à certains moments affecté par la baisse de la Naira, de nombreux éleveurs écoulant leur bétail sur le marché nigérian. L’interdiction d’exportation du bétail à certaines périodes a aussi affecté le revenu des éleveurs. Au cours de l’année, il arrive que le troc, « bouc/mil » est en défaveur des éleveurs. Au Niger par contre, les denrées alimentaires semblent avoir connues une certaine stabilité devant l’action combinée de plusieurs facteurs. Mais les importants mouvements de populations occasionnés par le conflit, son coût humain et le fait qu’il se prolonge dans le temps entraine forcement de nombreuses fragilités dans l’espace sahélien. La concentration humaine dans les zones relativement épargnées par le conflit entraine forcement une demande plus importante de denrées alimentaires. Au-delà du secteur agricole, les conséquences touchant d’autres aspects de la vie socioéconomique tels que le transport, la disponibilité du service public affectent profondément les communautés. Après une crise liée à une seule mauvaise campagne agricole, les paysans mettent souvent du temps à se relever. Face à une crise telle que celle-ci, qui dure depuis plus d’une décennie, il est à craindre une paupérisation profonde des communautés sahéliennes. L’histoire des conflits sur le continent montre que les crises sécuritaires entrainent une baisse importante de la production agricole. Celle des années 1980 et 1990 ont entrainé une perte chiffrée à pas moins de 52 milliards $ en Afrique subsaharienne .
La région sahélienne est souvent victime de crise alimentaire. On caractérise souvent les communautés sahéliennes par leur caractère rural et la pauvreté. De plus en plus on y ajoute une troisième dimension relative à la démographie. La production agricole semble avoir du mal à progresser au même rythme que la croissance démographique et la demande en alimentation. Dans un tel contexte, le conflit armé qui se prolonge comporte le risque d’une paupérisation durable des communautés sahéliennes.
H. Boukar